Père … ô père
Père. Ô père
Nostalgie de la terre
Une terre qui a un peu chanté … et qui a disparu
Je me rappelle le moment où l'on t'a enseveli de safran, les femmes en larmes,
J'ai pleuré sans savoir que tu nous quittais
Vers un mirage
Je me souviens de ton enterrement et de la prière pour ton âme
Egaré, Je suis rentré orphelin
Et alourdi de tristesse
Je me souviens que j'ai été ahuri par la mort
J'étais jeune, je ne faisais pas la différence
Entre les funérailles - pourtant si proches de nous –
Et la jeunesse
Je me souviens des femmes déchirées de tristesse, et pour moi souffrant
Et qui disaient : un enfant est devenu orphelin
Je ne savais pas
Que quelque chose était morte au plus profond de ma mère
Depuis ce jour là, elle n'a plus porté son parfum au jasmin
N'a mis de khôl pour des douces nuits
Et n'a plus, de henné, coloré les cheveux de ses filles
Je me rappelle avoir essayé d'éviter qu'elle me voit
Mais elle s'est giflée le visage
Les calamités raisonnaient de partout
Des gorges serrées et des voix en sanglot
J'étais pétrifié : comment ? Dois-je pleurer ?
Dois-je me taire ? Que dois-je faire?
Crier comme celles qui se sont arraché les nattes?
Et les hauts de leurs vêtements
Que dois-je dire à … que j'ai tant attendu
Rentré blessé depuis la prison d'acres
Déchiré par les épées de la trahison
Et du mandat ?
Père. Ô père tu étais le plus grand
Et moi j'étais petit … tout petit
Ne connaissant pas les mots qui
Eteignent le grand feu de la peine et du tourment
O père
Je n'ai guère caressé tes mains
Qui dégageaient de la tendresse
Et je ne me suis pas accroché à ton tricot de laine
Père, lorsque tu allais là bas
Tu disais à maman : je reviendrai
Ne t'inquiète pas si je suis un peu en retard
Elle s'endormait
Mes yeux observaient ton retour et la porte qui se fermait
De ton retour de la Mecque, tu ne m'as donné
Que des petites pièces
Pour acheter le vent des balançoires le jour de l'Eid
Mais lorsque je l'ai perdu … j'ai pleuré
Tu ne t'es pas retourné lorsque tu m'as dis : vas jouer avec tes amis
Lorsque je suis revenu de l'école
J'ai dit : papa, j'ai appris quelque chose de nouveau à l'école aujourd'hui
Je sais déjà tout par cœur
Tu ne m'as pas donné de bonbons
Tu as dit : prends soin de ton livre
Lorsque je suis tombé sur la tête dans l'entrée de la maison
Tu as dit : relève-toi. Tu es grand. Comment oses-tu pleurer ?
Je n'étais – que Dieu te pardonne – qu'un petit garçon
Qui a peur du tonner et qui susse encore son pousse
Dernière mort d'un homme ordinaire
Sa petite fille dort encore
Les murmures forts ne l'ont toujours pas réveillée
Il prend son sac et ouvre la porte en récitant quelques versets du Coran
Aux travailleurs, il lance sa phrase habituelle :
Bonjour
Dans la voiture, ils se dirigent tous vers leur atelier de travail
… à la maison, l'épouse ne s'est toujours pas couchée …
Le sommeil alourdit les yeux des travailleurs
Sur un fond de radio, le conducteur allume sa troisième cigarette
Il répond aux questions inachevées avec le même rire
- Je rentrerai avant l'heure
Il baille, ses yeux se ferment
Un corps jeté par terre brise cette scène
Le sac tombe sur la route
L'épouse ne s'est toujours pas couchée
Qui va porter ces sept corps aux épouses ?
Qui a le courage de regarder les femmes droit dans les yeux et de leur dire : il est mort
Et d'éviter que les yeux de sa fille ne (.......) le corps abîmé de ton père
Son sac est toujours dans les rues
Il ne reviendra pas, malgré la sueur de son travail, avec un sac de pain à la main
Demander à manger avant de se laver et se coucher
Qui va porter ces corps à ces femmes?
Touqa
Sur ses quatre pattes, Touqa avance
Et brise des bibelots
Alors sa maman la porte au lit
Elle Dit en criant : calme-toi Touqqa
Mais le lendemain, elle retournera par terre pour casser une assiette en porcelaine
Lorsque je rentrai à la maison, je vis que Touqa avait cassé le chandelier en coquillage
Je ramassai les débris
Et je me suis dis – je les ramasse encore - :
Comment redevenir un enfant qui casse ces objets
Et qui éclaire nos chambres avec ses
larmes?
La photo de Hamadan
La lumière brille derrière un coffre en boit
Vive, elle fait apparaitre le visage de l'homme
Il dit à la personne qui frappe à la porte : revenez demain
Si Dieu le veut votre photo sera prête.
Dans le bain nettoyant, dans sa chambre noire
Il finit la photo
Il la suspend
Il se lave les mains et sort
Bienvenu Hamdan
Les vas et viens ont poli le sol en pierre de la cour
Derrière la mosquée, le marché du vendredi
Ils achètent des œufs, du fromage frais, de la volaille, des légumes et des lapins
Ils vendent du bétail
La cour offre ce qu'elle a à offrir durant toute la semaine
La vente prospère
Le pâtissier, le coiffeur du village et l'épicier sont venus
Comme le bijoutier et le couturier, ils aspergent le sol d'eau
Ils demandent :
- Pourquoi ferme t-il les portes de son atelier?
La porte en bois de l'atelier est de couleur verte
Il fixe son appareil à photo derrière le bureau
Puis Hamdan colle ses chefs d'œuvre sur le mur
Des visages de femmes dans des voitures ou en bord de mer
En tenue de nuit ou de plage
L'une rit
L'autre regarde
Et une autre s’étire comme un serpent
D'où as-tu eu toutes ces femmes Hamdan ?
Au quotidien, Hamdan prend des photos de tous ces gens
Mais ne rit pas
Il met la personne sur une chaise
Avec son doigt il soulève la tête ou la rabaisse
Il lui demande de sourire
Il passe sa langue sur ses lèvres
Se prépare
Il ajuste son keffieh
Ne bougez plus … et la photo est prise
Vous êtes beau … Homme
Il y a un vieux cadre portant la photo du roi
Et une image avec des traits qui commencent à disparaitre
- Qui est-ce ?
Père ?
- Pourquoi tu ne finis pas sa photo ?
C'est l'ombre de la photo
- Où est la photo ?
Elle est toujours à la maison, accrochée au mur
Hamdan, virtuose, élégant et discret
Il balaye devant la porte
Dans la cour, il ramasse les feuilles soulevées par l’air
Il prie en silence
Il porte une montre "Jovial"
Pour son style, il coiffe ses cheveux d'huile
Il aime l'odeur de "rêve d'or "
Et déteste l'eau de Cologne brulante du coiffeur
Il fait bouillir du thé sur le réchaud qui brille
Il en prend soin
Il lave les tasses à thé avec du citron
Il boit une gorgée … un délice
Hamdan a changé
A présent il colore les photos dans son atelier
Il manipule des caméras sans précédent
Les femmes sur les murs ont changé
Le visage du roi, le réchaud et la théière ont changé
Mais le cadre portant la photo de son père tel que l'a connu
Est resté sans traits ni couleurs
Pourquoi ne le dessine-tu pas au fusain Pour faire apparaître son sourire ?
Hamdan, pourquoi ne le fais-tu pas sortir au grand jour ?
La photo est une preuve de notre existence
Tout comme les clés du Paradis dans la Coran
A présent
Après les raids et les souks dévastés
Après la mort de l'appareil à photo et de son atelier
Qui se souvient de Hamdan ?
Qui ?
Se souvient de
Hamadaaaaaaaaaaaaaan
Qalqiliya – Palestine
Terme féerique de la terre. Berceau de la première existence, et des joyeuses années de l’aube. Elle ne ressemble à aucune terre ni pays. Les maisons du monde ne lui sont jamais semblables malgré leur grandeur et leur éclat. Elle est tout simplement le noyau d'une agréable enfance. Doit la saluer celui qui voit l'enfance.
Qalqilya, foyer des rêves, d'émerveillement et d'éclat. Paradis de l'Andalousie. Eau de l'union. Eclair des danses traditionnelles, des soupirs nocturnes et de la soie des noces. La gentillesse y règne comme les étalons mythiques d'autrefois. Qalqiliya, essence de la rose et des veillées lumineuses.
Elle est la fille du soleil, la statue de la lumière et la chanson d'un amant en errance. Elle est un tatouage de rosée et la brise vive et légère. Elle est le bouquet odorant dans le fond d'un puits.
Qalqiliya qui règne sur le trône des citronniers habite ses enfants, coule dans leur sang l'imprégnant du miel de ses couronnes étendues. Ni trop loin, ni trop proche mais juste une passion ardente et une nostalgie sous la chair. Un amour qui occupe le corps et l'esprit, qui rassasie les bouches de figues et de parfum d'orangers.
Qalqiliya
Ne représente pas uniquement des lettres mais la rhétorique des arbres majestueux, la joie des temps écoulés. La particularité de chaque fontaine, la modestie de l'herbe et le son monotone des vagues. Des peuples entiers sont issus de sa lumière vive traçant leur chemin au milieu de l'obscurité. Elle sait comment rendre la gentillesse si elle en reçoit mais n'admet pas que l'on lui arrache sa tranquillité.
Imprégnés de parfum, de l'odeur du labour et d'esprit, tes enfants te ressemblent en tout : à ton cœur, à ton soutien, à ta langue.
Il est un privilège d'être enfant de cette ville, sans arrière pensées ni supériorité. C'est la référence de l'originalité, le goût de sa terre et son pain traditionnel. C'est l'emprunte des pas de l'histoire.
Le poster
A chaque fois que je marche je le retrouve, équilibré dans un calme serein. Comme si les papillons s'étaient posés sur ses lèvres et lui avaient souri. Comme si le soleil avait jeté un voile sur son visage et que cela le rendait heureux. Lorsque l'amandier a fait mûrir ses fleurs sur les rebords de ses yeux … ils s'ouvraient grand et révélaient leur couleur noire et profonde.
Ils l'ont fait asseoir ici même sur un mur, sur la route. Sur son torse, ils ont écrit une phrase de condoléance. Il était sur chaque porte, chaque tronc d'arbre, chaque mosquée, sur toutes les peines, sur toutes les fenêtres fermées et sur chaque pont.
Je le retrouve dans les chemins que je prends. Il y a quelques minutes il était comme une statue de lumière décorant les murs de toutes les routes. Une colonne de lumière. Il était dans toutes les ruelles, les traits immobiles, collé sur un mur.
A chaque fois que je le rencontre, il me sourit ! Peut-être qu’il ne s'y attendait pas. Hélas un frisson s'est abattu sur la braise.
Je le contemple et je me rends compte que ce mort me sourit. Je lui souris à mon tour pour le saluer. Alors je me mets à le voir ça et là, dans chaque pas, alors je ris jusqu'au moment ou je réalise que les autres croient que je deviens fou. Ils ne savent pas que je dois ma joie à mon ami. Je ne sais s'il est mort en martyr, ou s'il a été victime d'une confrontation suspecte, ou mort atteint par une balle qui a trahi les hommes de la paix et qui a lâché au milieu des gens le fléau de la famine.
Je commençais à craindre pour mon ami, le soleil ou l'eau violente des tempêtes.
Je me demande alors, "comment puis-je le protéger de la course du temps qui risque de l'altérer. C'est mon ami. Il a le droit de réclamer que nul ne le touche, que le vent ne l'effleure pas et que les mains ne le jettent pas à la poubelle.
J'étais perdu. J'ai compris que mon ami qui ne dort pas et qui surveille les nuits de la ville nous quittera tôt ou tard. Il ne pourra faire face à la vie éternellement.
Dans mon étonnement de tous les matins, je vois une petite fille qui fait un geste de la main ou alors le visage d'un enfant qui sourit au mur de l'école … ainsi les cartables, dans leur secret, ont dessiné une carte du pays.